George S. Zimbel: Témoin de l'histoire

La Presse, Le dimanche 04 décembre 2005

Le photopraphe George S. Zimbel, oiseau rare, acharné et solitaire, dans son atelier bric-&eagrave;-brac du Plateau-Mont-Royal. Photo Martin Tremblay La Presse

Jérôme Delgado, La Presse - Collaboration spéciale

George S. Zimbel? Le photographe issu de l'école humaniste de New York est un des secrets les mieux gardés de Montréal. Son demi sous-sol du Plateau-Mont-Royal, un trésor enfoui sous terre. C'est là, dans son atelier bric-à-brac, qu'il conserve ses bijoux: des photos et des négatifs, témoins de l'histoire occidentale.

Témoin, Zimbel, né en 1929, l'a été à plusieurs reprises. Dont un certain 11 septembre, à New York. Pas celui de 2001, mais celui de 1954, inscrit également dans la mémoire collective: Marilyn, robe blanche volant au-dessus d'une bouche d'aération. Une icône du XXe siècle.

La scène, tirée du film The Seven Year Itch, est devenue immortelle par la grâce d'un appareil photo. Et par l'esprit allumé d'un producteur qui avait eu l'idée d'organiser un show pour la presse.

George Zimbel était là. Aux premières loges, avec son 35 mm. Bien sûr, il a capté la scène. Plus d'une fois. Sa série est actuellement au coeur d'une expo personnelle dans une galerie du Belgo, rue Sainte-Catherine. Aux côtés d'autres portraits de femmes, certaines célèbres (Eleanor Roosevelt, Jackie Kennedy, Helen Keller, Jean Seberg). D'où le titre, Les Femmes.

Ce 11 septembre, Zimbel s'était déplacé de son propre gré, en photographe documentariste indépendant. «Je voulais être lè, parce que tous les médias y étaient, se souvient-il. J'avais totale liberté, aucun éditeur ne m'avait dicté quoi que ce soit. J'ai photographié l'événement.»

Elle est de vous, LA photo? Il a souvent entendu la question- la réponse est non. Souvent, mais jamais avant 1976. Pendant 20 ans, il a gardé ses Marilyn dans le noir. Intactes, sur négatif.

Par naïveté ou intégrité, il n'a jamais pensé faire de l'argent avec elles. Il les a... oubliées. «Je n'étais pas dans la course à la publication, dit celui qui n'était pourtant pas riche. Je voulais prendre du temps pour regarder les négatifs. Mais comme j'étais sur d'autre chose, je les ai mis de côté.»

Pas un tirage, pas un sou. Jusqu'à ce que ce que le musée du Centre des Arts de la Confédération à l'Île-du-Prince-Édouard, où Zimbel s'était installé quelques années auparavant, lui offre une première rétrospective.

«J'ai fait tous mes tirages dans ma petite chambre noire. En même temps que mon travail de fermier, dit-il. C'était fou. Ça m'a pris des mois.»

Établi à Montréal dans les années 80, Zimbel se met à exposer en galerie. Ses Marilyn se retrouvent dans des collections de grands musées, ici comme aux États-Unis. Et aussi d'autres images clés des années 50 et 60, campagne présidentielle de JFK ou scènes de rue au quotidien.

C'est le gros de sa carrière. Encore actif (il vient de réaliser des reportages en Espagne et au Japon), sa signature reste, admet-il, "old fashioned".

Plus que vieux jeu, il est un oiseau rare. Rare et acharné: il ne travaille qu'avec sa Laika et une lentille 35 mm. Rare et solitaire: il tient à tout faire, tout seul. De la prise de vue au tirage. Et plus. Comme la récente lutte pour récupérer une de ses photos du couple Kennedy. Lutte gagnée sur le New York Times, sans avocat et par simples courriels.

Son principe: boucler la boucle soi-même. «Le travail de chasseur», il le laisse aux autres. George Zimbel préfère la matière, se privant même de planches-contacts pour mieux toucher et regarder le négatif.

Le numérique, bien sûr, n'est pas pour lui. Ç a ne l'empêche pas de vouer un grand respect à ses collègues qui s'en servent.

«Il faut être meilleur photographe maintenant, dit-il. La machine fait ce qu'on avait l'habitude de faire dans la tête. Elle calcule le temps d'exposition, la lumière, tout. Qu'est-ce qui reste? La créativité. C'est formidable d'être capable d'y arriver.»

Secret, peu exposé, un peu à cause de lui, Zimbel voit son art comme celui du partage -«l'idée de la photographie est là: (sortir de) l'obscurité». Il a tout de même eu droit à une grande rétrospective avec catalogue. En 2001, à Valence, Espagne. Ici, rien. Pourtant l'expo est entreposée, prête à monter. «Peut-être attendent-ils ma mort.»

LES FEMMES de George S. Zimbel, galerie Thérèse Dion art contemporain, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, jusqu'au 2 janvier.

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